Dieter Krombach, condamné par contumace à Paris pour le meurtre d'une jeune fille, a été interpellé en Allemagne
LE MONDE | 05.12.06 | 14h20  •  Mis à jour le 05.12.06 | 14h20

vec le temps, André Bamberski a appris la pondération. Aussi, l'annonce, le 1er décembre, par le parquet de Coburg, en Allemagne, de l'interpellation, le 20 novembre, de l'assassin de sa fille le laisse "dubitatif". "Que Krombach soit en prison, c'est une très bonne chose, mais il peut une nouvelle fois être relâché dans les semaines ou les mois à venir", tempère-t-il. Le docteur Dieter Krombach, 71 ans, condamné par contumace le 9 mars 1995, à Paris, à quinze ans de réclusion criminelle, pour "violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner", le 10 juillet 1982, de sa belle-fille Kalinka Bamberski, 14 ans, n'a jamais purgé sa peine (Le Monde du 6 juin).

Longtemps protégé par les autorités allemandes, ce cardiologue vient d'être placé en détention provisoire pour "escroquerie". M. Krombach est soupçonné d'exercice illégal de la médecine dans plusieurs cliniques d'Allemagne et il fait l'objet d'une plainte pour un délit à "caractère sexuel", a précisé Anton Lohneis, le procureur de Coburg (Bavière). "Cette affaire n'a rien à voir avec ma fille, mais je préfère le savoir en prison", confesse M. Bamberski, tout en espérant que cette initiative de la justice allemande aboutisse à une reconnaissance de la culpabilité de M. Krombach pour le meurtre de Kalinka.

En 1986, la justice allemande a classé cette affaire "sans suite" et, depuis, elle s'est montrée étrangement bienveillante à l'égard de son ressortissant, pourtant mis en cause dans d'autres procédures concernant des abus sexuels sur des jeunes filles. Au-delà de l'institution judiciaire, les représentants de l'Etat allemand ont également exprimé leur soutien à M. Krombach.

Ainsi, en novembre 1995, après l'arrêt de la cour d'assises de Paris, un diplomate allemand avait déploré devant le procureur général près la cour d'appel, Jean-François Burgelin, la condamnation de M. Krombach. Dans une lettre datée du 27 novembre 1995 dont Le Monde a eu connaissance, M. Burgelin s'en était ému auprès de sa hiérarchie à la direction des affaires criminelles et des grâces du ministère de la justice.

"PROFONDE IRRITATION"

"Je dois vous signaler que j'ai eu l'occasion d'évoquer fortuitement cette question (la condamnation de Dieter Krombach) avec monsieur Friedrich Catoir, premier conseiller à l'ambassade d'Allemagne à Paris qui rendait visite au palais de justice. Ce diplomate, qui suit le problème depuis plusieurs années et connaît bien le dossier, ne m'a pas dissimulé la profonde irritation que causait en Allemagne la condamnation par contumace d'un sujet allemand qui avait bénéficié d'une décision disant n'y avoir lieu à poursuites", écrivait-il alors. L'ambassade d'Allemagne avait alerté les autorités françaises de l'attention qu'elle portait à M. Krombach avant même l'ouverture de son procès.

Le 30 mars 1995, à peine le verdict prononcé, le ministère de la justice français s'était dépêché de recommander par écrit à M. Burgelin "de ne pas procéder à l'exécution" de l'arrêt de la cour d'assises "sans en avoir référé au préalable" à la direction de la justice criminelle. De fait, cette recommandation a été suivie d'effet au-delà des souhaits, puisque, malgré sa condamnation, M. Krombach a toujours échappé aux poursuites. A tel point qu'André Bamberski accuse la justice et les autorités françaises de céder "aux injonctions allemandes".

Selon lui, la justice française n'a jamais essayé d'obtenir l'extradition de Dieter Krombach. Entendu le 29 novembre par la juge de Versailles Nathalie Poux, chargée d'instruire sa plainte, il a demandé la mise en examen, "pour abstention d'exécution d'acte relevant de leur fonction", de Jean-François Burgelin, Alexandre Benmakhlouf, Jean-Louis Nadal - les trois procureurs généraux qui ont eu successivement à traiter cette affaire - ainsi que, pour "complicité", de Laurent Lemesle, ancien sous-directeur des affaires pénales et actuel procureur général de Paris.


Yves Bordenave
Article paru dans l'édition du 06.12.06